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AngiOlina NerOliva

« AngiOlina NerOliva ou l’Histoire d’amour d’une ouvrière italienne » est une histoire comme tant d’autres : Angiolina est une jeune fille d’un village du sud où “le ciel appartient à Dieu et le blé à Don Vito” qui va rejoindre ses frères à Turin pour travailler dans une grande usine de couture, accompagnée de la bienveillante “nonna Concetta”, presque centenaire mais dont l’ouverture d’esprit n’a rien à voir avec le machisme des frères d’Angiolina. Le Nord c’est “le pays des rêves”, Angiolina y rencontre l’amour et la honte, le travail et le harcèlement, le gris et le brouillard, la nostalgie et la liberté, le racisme et même la lutte des classes.
Ce qui étonne dans cette pièce, écrite et interprétée, par Debora De Gilio e Tiziana Valentini, est que cette vie de misère et de joie (sans vouloir vous révéler le happy end) qui tient dans un peu plus d’une heure n’est que « suggérée » par l’ironie, par la musique et les danses, par l’onomatopée … et pourtant elle est si réelle et si forte qu’on croirait connaître cette fille des Pouilles et son histoire.
C’est une histoire d’inspiration autobiographique : Tiziana a grandi dans le « Salento » et est la fille d’un émigré du Nord qui est allée vers le Sud, Debora a grandi a Turin et est fille d’émigrants du Sud qui sont partis vers le Nord. « Nous nous sommes rencontrées sur les quais de la Seine à Paris pendant un concert improvisé de tarentelles » racontent-elles. « Nous avons commencé notre collaboration en animant les bals concerts ‘Le bal du spaghetti’ avec les musiciens Tonino Cavallo et Luigi Rignanese, et en proposant des animations de contes et musiques auprès de publics en difficulté. Au fil de nos rencontres l’envie est née de raconter l’histoire de nos parents pour partager cela avec le public français, avec les italiens qui sont en France, ceux qui sont là depuis longtemps et qui ne connaissent pas l’histoire de l’immigration interne et aussi avec les nouveaux immigrés ». Une sorte de « migrant universel » que ce soit Nord-Sud, ville-campagne, Italie-étranger ou vice versa, les sentiments sont toujours les mêmes : la quête d’une meilleure qualité de vie, le rêve, la peur, l’adaptation, le sentiment d’infériorité ou d’être en quelque manière « différent », le combat intérieur entre rester soi même et céder aux illusions de l’intégration, se résigner aux convention familiales ou s’autoriser un peu de bonheur.
Au delà du texte, qui a une force propre extraordinaire, le récit des conteuses est rythmé par des slam /onomatopées qui accompagnent les gestes du travail (la récolte des olives, l’usine de couture) en en soulignant l’aliénation. Même les noms semblent choisis dans cet esprit évocateur de Angiolina (petit ange) à Uccio Nuccio et Antonuccio, les trois frères machos, qui sonne comme « Ucci ucci sento odor di cristianucci », la menace que l’Ogre adresse au Petit Poucet, en passant par Madame Teresa Pautasso, turinoise depuis 5 générations, raciste et snob depuis autant, dont l’assonance avec un insulte français normalement adressé aux femmes de ce genre est évidente.
La musique aussi est tissée dans le texte pour rythmer et commenter la situation, en injectant des émotions supplémentaires : « Là où la parole est impuissante, c’est la musique qui y arrive », dit Tiziana. Ainsi, la période du récit (qui au départ voulait être celle de l’après-guerre) a été déterminée par la chanson « Son tutte belle le mamme del mondo » (les mamans du monde sont toutes belles) chantée par Giorgio Consolini e Gino Latilla à la dernière édition radiophonique du festival de Sanremo (1954), une époque et une chanson qui sont restées dans la tête des italiens même à l’étranger. « Pour le public qui a connu l’émigration, la musique est un flash-back sur une période douloureuse et faite de sacrifices, mais aussi de joie et de danses … pour les plus jeunes, elle est comme la sauce sur les pâtes, elle donne du goût, ça leur permet de s’emballer ». Si on devait citer une sauce, je ne dirais pas le « cime di rapa » (dont il est question dans le spectacle), mais plutôt une « puttanesca », tomate, olives aux saveurs du Sud et beaucoup de piment !
Parmi les ingrédients musicaux : les stornelli et les chansons populaires en dialecte du Salento renvoient parfois à d’autres récits de vie, comme Cecilia, qui couche avec le capitaine pour faire libérer son mari de prison mais en sort sans boulot et sans honneur ou bien la chanson des mondine piémontaises qui accompagne Silvana (un hommage à Silvana Mangano dans le film « Riz amer », indiquant que dans les usines du Nord il y avait aussi des paysans du nord. De même les pizziche et tammuriate sont des bals traditionnels du talon de la Botte, d’autres ont été créées par Tiziana Valentini, qui a une longue expérience de la musique traditionnelle de cette région (elle a fondé un de premier groupes de musique populaire, les « Alla Bua » et ensuite le groupe Zimbaria avec Pino Zimba, a participé au film « Pizzicata » d’Edoardo Winspear…).
Angiolina de temps en temps se rend à Porta Palazzo, une place où les émigrants se retrouvent pour prendre des nouvelles de la famille. C’est Nonna Concetta qui nous donne les clés pour comprendre le message de la pièce avec sa réponse à deux soldats dont l’un voudrait raser le village à cause des femmes qui crient aux fenêtres, la saleté, la sauvagerie, la fainéantise et l’autre voudrait y vivre grâce aux femmes qui chantent aux fenêtres, la liberté, le rythme de la vie. Nonna Concetta répond : « Bah, ici c’est comme ça depuis toujours !” et explique: « Angiolina, le sud on ne le voit qu’avec les yeux qu’on a dans le cœur… ». Un spectacle viscéralement sudiste et engagé. A voir.

venerdì 6 dicembre 2013, di Patrizia Molteni