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CC, avec les spaghetti, la meilleure invention des Italiens

Elle a été définie par David Niven « avec les spaghetti, la meilleure invention des Italiens », lors du tournage de La Panthère rose (de Blake Edwards, 1963). Elle adore le chocolat. Son modèle est Brigitte Bardot. En dépit de sa beauté, elle a toujours esquivé le « oui » à l’autel. Sourire méditerranéen et jamais de lifting. Sa famille sicilienne, aux ancêtres de l’Île des Femmes (Nomen Omen !), elle ne parle pas un mot d’italien quand on l’appelle pour tourner des films tels que “La Fille à la valise” (de Valerio Zurlini, 1961), pourtant elle est acclamée comme « la fiancée des Italiens ». Pasolini et Moravia lui rendent hommage. Avec Sophia Loren et Silvana Mangano, l’actrice qui a plus marqué, dans le monde, l’idéal de la beauté et du cinéma italiens : rebelle, elle avoue avoir tout appris sur son art sans avoir jamais été dans une école. Messieurs-dames, c’est un grand honneur et une immense émotion pour moi, le jeune cinéphile, grandi avec Le Guépard (de Luchino Visconti, 1963) et 8 ½ (de Federico Fellini, 1963) – un trac… « cardinal », quand j’ai été reçu chez elle ! – de vous présenter…

Son Eminence, Claudia Cardinale


44 films à votre actif, diva internationale et icône italienne, vous continuez à tourner en français, italien, anglais : dans le cadre de ces trois langues, quels artistes vous ont le plus marquée ?
La grandissime Rita Hayworth. Et oui, mon cher (je tressaillis !), et qui pourrait l’oublier ! Pendant le tournage de “Le Plus Grand Cirque du monde” (de Henry Hathaway, 1964), j’étais dans ma roulotte pour la pause. Rita débarque en larmes. Elle me regarde dans les yeux, et sanglote : « Un jour, moi aussi je fus belle ». Elle m’a touchée à tel point que moi-même j’ai commencé à pleurer. Rita était une femme magnifique : elle avait ce côté nostalgique qui la rendait encore plus charmante. Le film de Hathaway m’a permis de croiser aussi le mythique John Wayne. Et à propos de cowboys : une place spéciale dans mon cœur est réservée à Burt Lancaster et Henry Fonda. Le premier qui est devenu un incroyable prince sicilien du 19ème siècle, un guépard fabuleux ; le second, avec qui je me suis mise à nu, dans tous les sens ! Pour “Il était une fois dans l’Ouest” (de Sergio Leone, 1968) une des scènes les plus chaudes de toute ma vie : Henry était gêné pour la séquence de nos ébats amoureux. Par conséquent, à moi la dure tâche de le « réchauffer ». Je l’aurais fait volontiers, si ce n’est que sa femme, plantée comme un vautour à côté de la caméra, me/nous lançait des regards assassins !
Comme j’habite à Paris depuis 30 ans, vous voyez, les expériences et les amitiés aves les artistes « frenchies » se multiplient démesurément : cet article devrait être un petit pamphlet pour que je puisse vous décrire, et même ça resterait de façon très générale, les artistes qui ont touché ma sensibilité en France. Pour ne vous citer que quelques exemples. Mon actrice préférée était Brigitte Bardot car elle savait danser, chanter, elle savait tout faire ! Alors je ne vous dis pas quand j’ai eu l’honneur de jouer à son côté dans “Les Pétroleuses” (de Christian-Jaque, 1971) : les paparazzi ne quittaient jamais le plateau car ils s’attendaient à que la blonde française BB et la brune italienne CC se disputent. Au contraire, avec Brigitte nous sommes devenues grandes amies : le tournage a été de la folie pure. Et l’avant-première sur les Champs Elysées fut la véritable cerise sur le gâteau : nous nous sommes mises d’accord sur notre tenue pour le tapis rouge. Brigitte me fait « Mets-toi en robe sexy, moi je serai en smoking ! » A notre arrivée, on a fait délirer les journalistes (elle rigole). En 2008, on m’a remis la Légion d’honneur : la lettre que Brigitte m’a envoyée est magistrale. La dédicace : « à ma pétroleuse préférée ! ».
J’ai une immense affection pour trois grands « mâles » du cinéma français : avec tous les trois, j’aurais pu avoir une histoire d’amour romanesque (d’ailleurs je leur dis ouvertement), mais, au final, je me suis contentée de leur splendide amitié. Vous savez : on ne m’a jamais enchaînée avec une bague à l’autel. Je suis une femme libre ! [Elle fait des simagrées pseudo-féministes, et, évidemment, elle éclate de rire] Moi et Alain [ndr : Delon] on est pour tout le monde Angelica et Tancredi ! A la présentation de la version restaurée du “Guépard”, on était assis à côté et on chuchotait « T’as vu, on se roulait des pelles à gogo  ! ». Pareil, avec Jean Sorel, co-protagoniste de la relation incestueuse dans “Sandra” (de Luchino Visconti, 1965), on s’est toujours posé la question « Pourquoi on n’a pas eu une histoire d’amour comme dans le film ? ». Et pour finir, avec mon cher Jean-Paul [ndr Belmondo] : quel attachement ! Quand je l’embrassais dans “Cartouche” (de Philippe de Broca, 1962), je le picotais de partout. Et plus je fonçais, plus ses baisers étaient forts. A un moment donné, De Broca a perdu les pédales et a crié « Arrêtez, les enfants ! ».

Je vais vous rendre plus facile la réponse pour ce qui concerne vos expériences avec les artistes italiens : si vous deviez sauver de l’oubli trois d’entre eux, votre podium idéal ?
J’ai tourné avec Pasquale Squitieri toute une série de film de mafia, cependant, mes grands maîtres absolus restent Luchino Visconti, Federico Fellini et Mauro Bolognini. Après “Le Bel Antonio” (1960) – sur le tournage duquel, Marcello [ndr Mastroianni] a été méprisé par les hommes du village sicilien où l’on filmait, parce que son personnage de macho impuissant était honteux pour la virilité méridionale – Bolognini m’a appelé pour un des rôles les plus beaux de ma carrière. Dans”Le Mauvais Chemin” (1961), je suis Bianca, une pute : jouer ce personnage m’a donné un plaisir libératoire parce que j’ai pu expérimenter toute une nouvelle gamme de nuances, en tant qu’actrice, dont je n’avais absolument aucune conscience.
Federico et Luchino, ils étaient en compétition artistique. Tourner en même temps “Le Guépard” et “8 ½” n’a pas été facile. Ils menaient une guerre réciproque : Luchino exigeait, avec son réalisme théâtral, maniaque, qu’Angelica soit brune, aux cheveux longs, et rigoureusement pas lavés, comme il était coutume en 1860 ; Federico, pour sa part, voulait que Claudia, alias l’ange inspirateur de Guido Anselmi, soit blonde aux cheveux courts. Je ne sais pas comment j’ai fait mais j’ai réussi à être à la hauteur de tous les deux, qui avaient aussi deux méthodes complètement opposées : sur les plateaux viscontiens, on n’entendait pas une mouche voler, tellement Luchino exigeait le respect de son art, voire une précision dramatique, esthétique ; chez Fellini, au contraire, quel bordel ! Il y avait un boucan d’enfer, les acteurs comptaient « un, deux, trois… » au lieu de dire leurs mots. Un vrai cirque ! Et pourtant les deux réalisateurs sont parmi les plus importants du cinéma planétaire. Une profonde amitié me liait à Luchino : on conversait en français, il me gâtait avec des cadeaux de luxe (un carnet de bal original du 19ème siècle, par exemple), c’est lui qui a façonné mon style. Regardez mon maquillage, le contour de mes yeux mis en valeur avec un crayon noir : Luchino me disait « tout ce que ta bouche n’avoue pas, doit être communiqué par tes yeux. » Il m’aimait parce que je suis un garçon manqué : il avait l’habitude de m’inviter pour regarder ensemble le Festival de Sanremo, chez lui dans son manoir sur la via Salaria. On se taquinait sans cesse. Extrêmement élégant, une écharpe ou un foulard toujours autour de son cou : l’homme le plus cultivé que j’ai jamais connu. Il me protégeait : sur le plateau de Rocco et ses frères (1960), il y avait une scène de boxe. Il a commencé à crier « Ne tuez pas la Cardinale ! » Il avait tellement d’affection pour moi : vous voyez la scène du bal dans Le Guépard, où Angelica entre dans la salle des fêtes. Mon personnage se mord les lèvres à son entrée sur scène. Eh bien, cette micro-action d’Angelica, je l’avais improvisée. Je craignais que Luchino me reproche cette initiative, précis comme il était, et finalement il m’a chuchoté « Bravo Claudia ! C’était parfait ! » C’était un moment de triomphe sans égal pour moi : le Conte regista qui me félicite pour mon impro !

Une star, unique dans votre genre : force de la nature, socialement engagée. Une étoile vous guiderait…
Depuis toute petite, ma mère était persuadée qu’il y a une étoile qui veille sur moi. Et qui m’accompagne. Je crois en ce qui en arabe s’appelle « maktoub », le destin. Tout est déjà écrit. Je ne voulais pas faire du cinéma, vous voyez : c’est le cinéma qui m’a fait la cour et moi j’ai refusé, au début. Ça a été tout à fait comme avec un homme. Si vous dites oui de suite, l’homme va vous avoir et quelques temps après il va en avoir marre de vous, donc il cherchera ailleurs. Si, au contraire, vous le fuyez, il continuera à vous faire la cour de façon de plus en plus intense.
J’ai un sacré tempérament de sauvage  : c’est peut-être trop de dire que je suis une force de la nature. Mon père m’avait acheté un cartable en bois quand j’allais à l’école à Carthage pour éviter que je me blesse, tellement j’étais casse-cou. J’adorais monter sur le train seulement quand la voiture était en marche. Je me bagarrais avec les garçons de ma classe : j’ai toujours voulu montrer que la femme est plus forte. Je suis téméraire : j’ai embrassé des alligators, des lions, des guépards (et, justement, à l’occasion de la présentation du film homonyme au Festival de Cannes en 1963, on a ramené un vrai guépard pour l’avant-première ; quand Luchino m’a vu serrer le fauve il a crié, terrorisé : « Claudia ce n’est pas un chaton ! »). J’essaye d’être le plus simple possible et mon remède aux soucis de la vie c’est un grand sourire. Je ne me considère pas une star : si je suis Claudia, je le dois à mon public. Je n’ai rien fait de spécial pour avoir tout ce que j’ai. C’est pourquoi je tâche de me rendre socialement utile. En profitant de ma célébrité d’actrice, je me suis engagée, tout au long de ma carrière, vis-à-vis de toutes les femmes invisibles, qui n’ont pas eu la même chance que moi et qui sont objet de violence. Je suis une batailleuse : libérale, je ne cesse pas de me battre pour les droits des femmes et des homosexuels. Quand il y a la gay pride, le cortège s’arrête en bas de chez moi et j’entends en chœur « Claudia nous on est avec toi, toi tu es avec nous ? ».
J’ai aussi accepté de tourner gratuitement pour des jeunes réalisateurs, notamment italiens : combien de lettres je reçois, où les gens se plaignent du désastre du cinéma italien. J’hallucine : je veux dire Scorsese, Coppola, Woody Allen, pour en citer que quelques uns, ils reconnaissent le rôle phare de notre cinéma. Et maintenant qu’est-ce qu’il nous reste ? Rome la magnifique  : elle est un musée à ciel ouvert. L’Italie c’est l’art. Le cinéma italien a été grandiose. A l’heure actuelle : une désolation ! Je ne me contente pas de voir anéantir ce que nos maîtres sublimes nous ont confié : je suis une femme qui vit d’espoir ! Allons-y donc, retroussons-nous les manches ! Que diraient-ils, Luchino et Federico, s’ils nous voyaient comme ça ?

Elle m’adresse un grand sourire, doux et encourageant, la lumière de ses yeux telle qu’un éclat d’étoile. Une sensation qui fait fondre mon cœur. Et, finalement, je comprends…
Merci, Claudia

jeudi 19 février 2015, par Valentino N. Misino