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Hors-jeu

Ce qui valait le plus c’était la figurine de Dino Zoff. Pour l’avoir il fallait débourser quarante joueurs, pas de doubles mais, surtout, espérer qu’il n’y avait pas quelqu’un, à ton côté, avec une offre plus intéressante, aux yeux du détenteur du numéro un de la Juve.
C’est un peu comme quand on cherche à louer un appartement à Valbeneunamessa, véritable périple et psychanalyse de l’espace. Le propriétaire a convoqué quarante-cinq personnes. Il les passe en revue. Il regarde les têtes, l’habillement, la posture, et pourtant ce qui compte véritablement ce sont les fîches de paie et leur carte de séjour. Ils vont droit au bout. Quelqu’un a l’impression d’être devant son père en train de s’étrangler derrière son « j’ai gâché ma vie ».
Il y avait heureusement une autre façon de se la procurer, la figurine, et c’était au jeu. Il y en avait au moins quatre : le cuppulone, la calamita, la pizzica et le pée.
Derrière cette division se cachait une vision du monde qui aurait servi à jamais de repère dans le monde des adultes. La pure expérience de quatre catégories de gens à travers lesquelles l’humanité se serait retrouvé casée une fois atterris dans l’age de la raison.
Je sais qu’on devrait parler de sous-categories. La première division touchait évidemment la différence entre les enfants riches et nous. Je dois quand même ajouter, et pour des raisons de classes qu’un album Panini parfaitement rempli par un des garçons provenant de parco Gabriella, n’avait pas le même impact que celui de Tonino de Lucia.
Le Cuppulone - le nom venait du fait qu’il fallait mettre la main à forme de coupole - consistait à frapper avec toute sa force à côté du paquet de figurine dont les yeux regardaient en haut, le ciel. On les avait placées par terre, sur le goudron, et les cailloux noirs restaient attachés à la paume rougeâtre et, parfois, saignante.
J’ai vu de mes yeux, une fois, Alfonso Valentino arriver à soulever un paquet de soixante cartes avec la seule force de ses doigts. Suivi par Giampo Brancaccio.
La calamita par contre était un jeu un peu moins dangereux. Le nom en italien signifie aimant, e consistait à faire retourner le paquet par rapidité de la main, qui, en forme de ventouse, soulèverait les joueurs. Si dans le cuppulone on ne pouvait pas tricher, dans la calamita il y avait, je me rappelle, Raffaele Madonna, pour faire un nom, qui en cachette mettait de la salive sur les doigts pour réussir dans la tâche.
Parfois les cartines restaient carrément collées à la main suscitant l’hilarité des participants.
La pizzica - en vérité il y avait un autre nom que je ne me rappelle plus mais en français « pizzico » c’est une pichenette - était une technique purement mécanique. Il fallait mettre le paquet sur le bord d’une table, ou d’une marche, de manière qu’un bon quart soit suspendu en l’air. Avec le pouce d’abord retenu par l’index et puis lancé dans son élan, on frappait le bord du paquet pour que les joueurs se retournent.
Car le but du jeu consistait renverser les joueurs. Si on réussissait dans la tâche, à la place des bustes sur lesquels campaient les couleurs du maillot de la société, avec le nom du “calciatore”, il y avait le revers de la figurine d’ une couleur jaunâtre, et le chiffre qui correspondait à sa place dans l’album. Le tout signé par Panini, les Editions.
Or, si le cuppulone était la plus dure des compétitions - le geste ne permettait pas de concessions, quoi que ce soit la surface sur laquelle on frappait, du marbre ou de la pierre- le pée était le plus lâche, le plus bons enfants.
En effet le paquet des joueurs était installé de la même façon que pour le cuppulone avec la seule variante qu’à la place d’envoyer balader toutes les articulations qui font d’une main une main et l’homme un animale intelligent, on se limitait, dans ce cas, à appuyer les lèvres près des joueurs et à souffler en disant “pée”, d’où le nom.
Celui ou ceux qui appartenaient à la première catégorie celle du cuppulone c’étaient des garçons qui par ailleurs avaient, à plusieurs reprises démontré leur courage. Ils avaient sauté les murs les plus hauts en tombant toujours début. Ils avaient embrassé les premiers une fille, volé des chocolats dans une grande surface, sans que personne d’entre eux se soit cassé une jambe, ou qu’il soit attrapé par les contrôleurs de la Standa ou de l’Upim, refusé par une fille. Antonio de Renzis avait parcouru tout un arrondissement sur une seule roue de son vélo, et Marco Decimo, dit Sandokan, s’était fait chopper par les flics en train de jeter de la partie la plus haute d’un arbre, des kakis sur les belles voitures . Je ne sais pas combien de ces gens-là ont survécu. Je sais que les années qui suivirent furent très dures.
À un degré un peu plus bas il y avait ceux qui étaient plutôt des “calamiteux”.Cela me fait drôle d’ailleurs d’y penser et, plus précisément, à comment l’appartenance à la famille de la calamita se traduisait souvent par des échecs sentimentaux, une interdiction des grandes surfaces, et une collection de fractures comparée à celle d’un skieur professionnel ou un boxeur.
Ils étaient pourtant attachants, charmants avec leur allure de "loosers » et la promesse d’un nouveau défi planqué au fond d’une poche décousue des pantalons.
Par contre, les pratiquants de la “pizzicata” étaient du gendre calculateurs- tiens, il n’y a pas longtemps j’en ai croisé un, Franco De Fora, qui est devenu entre-temps journaliste dans un quotidien et qui se débrouille pas mal. Il était quelqu’un de prudent, très prudent. Le joueur à la pizzicata était toujours au bon moment dans le bon endroit, cet à dire jamais dans les bagarres et moins que jamais dans les filets d’une arrestation collective menée par les flics. À la suite d’un appel furieux et anonyme d’un voisin intolérant des bruits et des hurlements de la jeunesse. Ils réussiront toujours. Toujours les premiers, appréciés par les patrons et les filles de bonne famille, prêtes à leur consacrer la virginité en échange d’un contrat de mariage.
Pour ceux qui faisaient partie des pées , hélas une grande famille, celle-ci, la plus grande, de nous tous enfants, une famille silencieuse, toute prise dans son pée-petit coin de cuisine des idéaux, de pharmacie de bonnes propositions, prêts à crier au scandale, à se faire moralistes dans le malheur des autres, pée pétainistes je n’ai rien à ajouter.
Parfois, hélas, très souvent, on les entend au cœur de nos villes, avec leurs trompettes de majorité bruyante et silencieuse, pée-penchés sur les bottes d’un nouvel homme quelconque, démagogue à la Le Pen, Haider. Ils sont toujours là derrière à se plaindre du monde, des autres, des étrangers. .. et je m’arrête là.
Et moi ? J’étais qui ? Avec qui ? Les uns, héros, aux mains sales, les sinistrés des affections, les sages ou, les autres ? Je n’étais ni avec les uns ni avec les autres. J’étais une fille.

vendredi 17 juin 2016, par Francesco Forlani