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Interview Tricolore

Trois écrivains-cinéastes, résidents à Paris, chacun originaire d’un pays différent, vont nous aider, à travers leur regard (ou caméra, tout ce que vous voulez), externe, à remettre en question le cinéma en vert, blanc et rouge.


Lorsque Luchino Visconti décida de tourner un film à l’honneur de sa ville natale, Milan, il adopta le point de vue d’un groupe familial de paysans immigrants de Lucanie à l’époque du boom économique (« Rocco et ses frères », 1960) : il était persuadé que pour saisir profondément l’esprit d’un lieu, il n’y a rien de plus puissant que le regard de l’étranger, à la fois charmé et dérouté. Plus récemment, Emanuele Crialese, élève idéal du « Duc » milanais, a mis en scène le même regard, « aliéné », d’une famille de modernes immigrants en collision avec un foyer rustique de pêcheurs siciliens (« Terraferma », 2011). Encore, le jeune Andrea Segre, avec « La Petite Venise » (2011) emprunte l’œil d’une immigrée illégale chinoise pour contempler le microcosme de l’îlette de Chioggia.
Pour pénétrer une réalité qui nous paraît commune, banale peut-être, il faudrait la visionner comme si l’on était des étrangers.
Et si on appliquait cet expédient qui découle du cinéma italien au cinéma italien lui-même : au dire des Italiens une chimère d’autrefois, défunte de nos jours ?
Défi relevé : voici rassemblés trois écrivains-cinéastes, résidents à Paris, chacun originaire d’un pays différent. Ils vont nous aider, à travers leur regard (ou caméra, tout ce que vous voulez), externe, à remettre en question le cinéma en vert, blanc
et rouge.
« Two kings and one queen » : John Baxter, romancier, biographe et réalisateur, du New South Wales australien, il voyage aux quatre coins du monde pour atterrir enfin à Paris ; auteur, entre autres, de biographies monumentales comme celles de Fellini, Kubrick et Allen. Marie-Dominique Montel, journaliste, présentatrice et réalisatrice, parisienne de naissance, a consacré toute une partie de son œuvre au cinéma italien, dont elle se déclare admiratrice inconditionnelle. Tout comme son pote de combat, Christopher Jones, lui aussi journaliste et réalisateur, enfant d’Hollywood, reporter, notamment, pour The Observer, La Repubblica et Le Nouvel Observateur, élève de Leni Riefenstahl ; il a une prédilection manifeste pour les sujets qui l’emmènent en Italie : avec Marie-Dominique, il a dirigé deux films sur Fellini, Visconti et Cinecittà, vrais hommages à l’âge d’or du cinéma de la Botte.
Avez-vous un souvenir de votre premier contact avec le cinéma italien ?
JB La première fois que j’ai eu un contact avec l’Italie c’était pendant mon adolescence – ça fait un bail (il rigole) – quand je fréquentais ma voisine, en Australie : elle venait de s’installer avec sa famille d’Italie, c’étaient les années soixante, et quoiqu’elle ne parlât pas un mot d’anglais, ni moi un d’italien, nous arrivâmes à communiquer par le biais de la cuisine. Elle m’a appris beaucoup de recettes (il ricane maintenant). A cette époque-là, il y eut une forte immigration d’Italiens en Australie, c’est pourquoi dans les cinémas de banlieue on trouvait régulièrement des projections en italien, sans sous-titrage, destinées aux immigrants : je côtoyais, quelques années plus tard, une secrétaire (italienne, évidemment), c’est grâce à nos sorties au ciné que la merveille du « cinema italiano » a pu se manifester à mes yeux. Ensuite, les Américains prirent à racheter le films italiens, ils les redoublaient, les coupaient et les distribuaient : ça concernait surtout les B-movies mais, à un moment donné, il s’agissait des seuls films made in Italy que j’arrivais à voir en salle. Cependant comment pouvais je oublier le « Salvatore Giuliano » de Rosi (1962) avec la photographie sublime de Di Venanzo ? « La Fille qui en savait trop » de Bava (1963) ? « La Fille à la valise » (1961) ou « Journal intime » (1962) de Zurlini ? Le sulfureux « Metello » de Bolognini (1970), avec l’époustouflante Ottavia Piccolo, ou « L’imprévu » de Lattuada (1961) ? Quand tu vois « L’avventura » d’Antonioni (1960) et tout au long du film, et même après, la question « qu’est-ce qu’il est arrivé à la fille ? » te tape sur le système : tu comprends que ce type de cinéma c’est du jamais vu. C’était ça l’impression que j’avais chaque fois que je sortais d’un film italien : la façon de présenter les choses semblait inaugurer un nouveau type de regard. Le mélange entre l’habileté magistrale de l’artisanat de Cinecittà et la dimension musicale de l’opéra, omniprésente chez les Italiens, rendait chaque pellicule un voyage à la (re)découverte de la vision : tu trouves où un noir et blanc aussi beau que celui de « Sandra » (de Visconti, 1965) ?
MDM J’ai deux anecdotes sur ma rencontre avec l’Italie et son cinéma : vers mes douze ans je suis partie à Rome avec ma meilleure amie, qui était italienne. Un jour nous visitions les studios de Cinecittà, mis à notre disposition par les connaissances de son père, un influent général, on voit un bloc de marbre juste devant l’entrée. Le général m’ordonne de le soulever, je pense « Lui, il est fou ». Il insiste. Je m’approche de la pierre, sceptique, je la prends et… c’est en carton. J’en ai été tellement marquée que j’associerai pour toujours le cinéma italien à ce grand faux rocher. Un épisode encore plus drôle remonte à l’époque où moi et John (NDLR Montel et Baxter sont mariés) on voyageait en Italie parce qu’il préparait sa biographie de Fellini. On était à Rimini et, en achetant une pellicule pour l’appareil photo, John a expliqué au vendeur le but de notre mission, c’est-à-dire parcourir l’enfance fellinienne : de suite l’homme a quitté son magasin et il nous a accompagnés au pied d’un immeuble. Il nous a annoncés à l’interphone à une dame assez extravagante, qui est, ensuite, sortie sur un balcon au cinquième étage. Et là, c’était le cliché italien : la femme criait de ses hauteurs, le vendeur lui répondait d’en bas. Bref, on a été reçu pour le thé chez la mystérieuse dame, qu’on a découverte, quelques chahuts plus tard, être la sœur de Fellini, Maddalena. Alors, si vous aviez vu les invités qui partageaient le thé avec nous, vous auriez compris d’où sort l’univers de Fellini. Un monseigneur et une drag queen sirotaient leurs tasses l’un à côté de l’autre, tranquillement : cette vision m’a foudroyée. Je me suis dite « Fellini n’a rien inventé. Il a grandi avec ce type de personnages à partir de sa sœur : tu n’écriras pas ça dans ton article, j’espère… » (NDLR bien sûr que non).
CJ Ma révélation du cinéma italien a été le film de Vittorio De Sica « Hier, aujourd’hui et demain » (1963). Mais bon, je connais l’Italie depuis toujours ; mon premier voyage à Rome remonte à mes quatre ans et ça avait déjà à faire avec le cinéma : je suis allé avec mon père (NDLR agent de Walt Disney), lequel devait signer, dans la ville éternelle, un contrat pour une distribution italo-américaine. Sinon si on estime que « Ben-Hur » (de William Wyler, 1959) a été tourné dans les studios de Cinecittà, je pourrais situer ce film sur le podium des films initiateurs au culte du Belpaese.
Jump cut : un instantané du cinéma italien d’aujourd’hui.
MDM Je trouve que les cinéastes italiens d’aujourd’hui sont très doués pour mettre en scène ces grandes fresques sociales entrecoupées par la vie individuelle des gens. Un exemple magistral c’est « Nos meilleures années » de Giordana (2003) où le mélange entre la grande histoire et les petites vicissitudes est soigneusement mené. Si l’on veut, cela fait partie de l’héritage italien : nouer la réalité des événements historiques avec la fiction des contes individuels. Songeons à « La dolce vita » (Fellini, 1960) : quel portrait d’ensemble élégant et intelligent, tissé sur les bourdons d’invention et de chronique.
CJ L’esprit innovateur, l’envie de dépasser les limites c’est ça qui me fascine le plus chez les Italiens ! Prenons le Lion d’or 2013, « Sacro Gra » de Rosi : vous imaginez un documentaire qui gagne une compétition aussi titrée que la Mostra de Venise ? Fabuleux : en tant que réalisateur de documentaires, j’en suis touché ! Après, bien entendu qu’aujourd’hui ce n’est plus l’apogée de Zavattini et compagnie… mais, personnellement, j’estime que la capacité de recourir à la faculté d’imagination, en outre dans des domaines stricts comme celui du documentaire, reste le point de force italien, un avantage authentique.
JB L’American cinema a tué tout genre de filmographie nationale, voire européenne, voire italienne. La situation contemporaine enregistre une faible production italienne destinée à la seule distribution nationale, mis à part les screenings dans les festivals. Et si on prend les rares épreuves de vente sur le marché international, à l’esprit j’ai « The Best Offer » (de Tornatore, 2013) et « La grande bellezza » (de Sorrentino, 2013), on se rend compte qu’il ne s’agit que de films, relevant, évidemment, d’un certain luxe (et luxure) typiquement italien (en direction artistique et performance, surtout), sournoisement tournés. Ce sont des pellicules réalisées pour montrer qu’on sait faire plaisir aux Américains (le marché international). Ça change beaucoup des films de Bertolucci, pour ne citer que lui : « Prima della rivoluzione » (1964) ou 1900 (1976) n’avaient rien à faire avec la calligraphie vide de Sorrentino. Les Italiens savaient exceller autant dans le western, qui faisait frétiller les « Stars and Stripes », que dans les contes d’espionnage ou les épopées majestueuses, tout en gardant ce sens du détail qui fait la marque spécifique de leur création.
Vos projets futurs : auront-ils à faire avec le cinéma italien ?
CJ Après le succès sur France5 de « Duel à l’italienne : Fellini et Visconti » (2014), Marie-Dominique et moi nous étalonnons le deuxième volet d’une trilogie italienne. Le prochain film porte sur Cinecittà, l’usine à rêves, diffusé sur Cine+ Classic au mois de novembre. Sinon on a déjà démarré notre brainstorming sur la troisième œuvre : un portrait du « grand seigneur » Vittorio De Sica. Par ailleurs, l’une de mes « tentations » secrètes reste la réalisation d’un documentaire autour du génial Nino Rota. Je suis personnellement influencé par le style italien quand je tourne : le goût sans égal pour le particulier et l’importance de la musique à l’intérieur de, et même avant, la narration restent, à mon avis, des préceptes que tout cinéaste devrait suivre.
JB Actuellement, la loi du marché m’oblige de traiter d’arguments Made in France. Dans le cas où je devrais choisir un sujet relié au cinéma italien, je le consacrerais à l’œuvre de Mario Bava, que je connaissais personnellement. Il réalisa des films d’angoisse à couper le souffle avec des trucs et des gadgets élémentaires, banals. Collectionneur de montres anciennes, il habitait dans un manoir 18ème siècle où, m’avoua-t-il, il se sentait toujours terrifié. Une autre dimension spécifiquement italienne, outre l’élégance, le style, est celle de la peur, de l’infernal : prenez D’Annunzio, Argento. Maintenant que j’y pense, ça pourrait le faire : peurs et Enfer de Dante à Bava, un bon titre ! L’Italie reste le seul lieu au monde où la fantaisie de l’Enfer garde toute sa légitimité. En France (il rigole), l’Enfer c’est… les autres et… « Les jeux sont faits. »
MDM Je souhaiterais faire passer un message. En tant que cinéaste, française, consciente de tout les tracas que le cinéma italien subit, je m’efforce d’espérer que la grandeur de jadis, de l’Hollywood sur le Tibre, du grand cinéma italien, envers lequel nous sommes tous infiniment débiteurs, pourra bientôt revoir le jour. C’est pourquoi Christopher et moi on a appelé notre film « Ciao Cinecittà » (2014), où le « ciao » ce n’est pas du tout un adieu : plutôt un chaleureux au revoir !

mercredi 15 octobre 2014, par Valentino N. Misino