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L’Italie présentée à mon fils

À Andrea et Simon

Éloge raisonnable de l’Italie et des Italiens cent cinquante ans
après la fondation de l’État national unitaire.

L’article en entier à lire sur la version papier de Focus in

Mon chéri,

Aujourd’hui, j’aimerais vraiment te parler. D’une part, parce que je suis désolé de te voir grandir loin du pays où j’ai vécu mon enfance paisible et ma jeunesse joyeuse, et en même temps parce que je voudrais essayer de remédier au moins un peu au manque que je vois en toi, lorsque je te vois t’ouvrir au monde loin de l’Italie.

- Pourquoi, papa, que se passe-t-il?
Tu n’imagines pas ma tristesse lorsque je me dis que, peut-être, tu risques de ne jamais lire une ligne de Giacomo Leopardi ou d’Italo Calvino et que tu pourrais même oublier complètement leurs noms. Heureusement, tu grandis aujourd’hui dans un autre grand pays, où nous sommes venus chercher des conditions de vie meilleures que celles que nous avions à Naples. Néanmoins, je sens qu’il y a beaucoup de choses qui manquent à tes treize ans et qu’en revanche, j’ai pu avoir. Je voudrais arriver à te montrer ces choses, au moins un peu.

- Quelles sont ces choses ?
Il ne s’agit pas de ce que nos habituelles vacances italiennes et ta courte enfance à Naples ont déjà permis de fixer dans ton esprit ; il y a des choses plus importantes ou, au moins aussi importantes que les pâtes, les glaces, les pizzas, les babas, la mer et le soleil d’Italie. Tout le monde connaît l’Italie et les Italiens pour ces choses-là. C’est un cliché, une pensée courante injustifiée, contre laquelle toi aussi tu devras te battre pour montrer au monde que tu n’es pas seulement quelqu’un qui sait chanter, qui peut tomber amoureux foldingue d’une femme au point d’en devenir inutilement et stupidement jaloux ou qui possède de belles Ferrari et des beaux vêtements Armani, sans avoir beaucoup d’argent dans ses poches. Oui, les qualités et les défauts des Italiens sont bien connus. Les étudiants de commerce international à qui j’ai enseigné ma langue maternelle à Créteil les connaissaient tous bien, trop bien. Mais c’est d’autre chose que je voudrais te parler. Et ce que je vais te dire pourrait être partagé aussi par d’autres et communiqué à autrui.

- De quoi alors veux-tu me parler, papa ?
C’est difficile de savoir par où commencer pour te dire tout ce que souhaiterais te communiquer. Certes, j’aimerais bien que tu connaisses quelques vieilles chansons de De Andrè ou de Gaber et d’ailleurs, je constate que malheureusement même Jacques Brel et Léo Ferré ne sont plus trop à la mode. Ce sont là les regrets d’un vieux, et heureusement, grâce à YouTube et aux DVD, tu trouveras bien sûr le temps de les écouter et de découvrir aussi quelques bons vieux films de Rossellini, de Fellini ou de Pasolini et même d’autres moins vieux films italiens.

- Et alors, papa ?
Je voudrais plutôt insister pour te dire combien je souffre quand je vois l’Italie et les Italiens systématiquement et uniquement présentés à travers les clichés et les stéréotypes que j’ai rappelés. Je sais que les choix politiques faits par les Italiens ces dernières années, ainsi que les responsables politiques qui ont longtemps représenté notre pays ont bien encouragé les médias internationaux à proposer toujours le même cliché de l’Italie. D’ailleurs, si je pense à l’incurie de cette classe politique, qui laisse détruire ce patrimoine de l’humanité que sont les ruines de Pompéi, j’en arrive à me dire que le triste traitement que nous ont servi les médias internationaux n’est que parfaitement mérité.
Mais il y a des choses plus importantes à dire, des choses que les Italiens eux-mêmes n’arrivent peut-être pas bien à voir, car on peut mieux les connaître quand on est à l’écart de l’Italie, quand on se retrouve avec d’autres gens, qui ont eux aussi des défauts et des qualités, comme tout le monde. Par exemple, si tu considères la France qui nous accueille, tu as appris à l’école que les trois valeurs de la devise républicaine, les principes immortels de la Révolution sont un vrai héritage sacré, livré à jamais au monde. Et en effet, moi aussi, quand j’allais à l’école en Italie, j’ai appris que la liberté, l’égalité et la fraternité sont des valeurs que la France a offertes à toute l’humanité. Ce que je veux te dire n’est pas tant que la grande Révolution a aussi été préparée par une longue histoire, faite par les hommes de plusieurs nations, des habitants de la Grèce ancienne à ceux qui ont permis le déroulement de l’expérience jaillie de l’Évangile, dont, par exemple, saint François d’Assise.

L’Italie est une République démocratique fondée sur le travail.


Je voudrais plutôt te rappeler que même s’ils ne le savent pas et si, parfois, ils la renient, les Italiens aussi possèdent leur devise républicaine. C’est la devise qu’on lit dans un texte assez obscur, l’article 1 de la constitution italienne : «L’Italie est une République démocratique fondée sur le travail.»
Oui, c’est le travail la devise identitaire des Italiens. Pour que tous les Italiens le reconnaissent, il suffirait qu’ils le demandent aux millions de compatriotes qui vivent et travaillent à l’étranger et à tous les descendants des Italiens qui, pendant les derniers siècles, ont fait l’expérience de l’émigration.
C’est une découverte que j’ai faite en enseignant l’histoire de la rédaction de la constitution italienne aux étudiants de commerce international venant des anciennes républiques du bloc soviétique, et qui étaient aussi parmi les plus convaincus des anti-communistes de mes étudiants. C’est aussi une découverte que j’ai faite quand j’ai senti ce que c’était que d’être chômeur, que de t’entendre me demander, une fois où nous étions assis à table : «Papa, je n’ai pas bien compris, mais maintenant que fais-tu, quel est ton travail ?»
Le travail c’est aussi la devise d’un peuple qui se présente désarmé aux autres peuples, pour proposer un échange entre pairs, et non pas pour imposer violemment sa propre loi ; bien que dans un passé assez récent les Italiens aussi ont un peu essayé d’imiter de manière maladroite d’autres peuples conquérants et colonisateurs. Tout cela, je l’ai aussi compris quand j’ai vu une petite lumière d’enthousiasme dans les yeux d’une de mes étudiantes maghrébines lorsque je lui ai présenté l’histoire d’Enrico Mattei, qui a payé de sa vie d’avoir réussi à rendre plus équitable l’exploitation des richesses pétrolières des États producteurs, tout en devenant l’un des grands artisans du «boom» économique italien après 1945.
Et justement, toute l’histoire de l’Italie débute sur un miracle économique, qui fut aussi un miracle d’art et de culture, fondé sur la capacité des Italiens de se rencontrer, d’apprendre et d’échanger avec les autres peuples de la Méditerranée, sans exercer une domination militaire. C’est l’histoire de l’Italie de l’époque de Dante et des Médicis, où, pendant trois siècles, l’italien a été la langue nationale la plus importante en Europe, pour le commerce et pour les arts.
D’ailleurs, toi aussi tu as étudié à l’école ce qu’a été la Renaissance. En effet, l’une des meilleures qualités des Italiens est peut-être leur capacité à apprendre et à savoir prendre le meilleur chez les autres, dans l’échange, comme il arriva, je viens de le dire, aux marchands italiens de la fin du Moyen Âge, ou plus tard, quand les humanistes et les littéraires de la Renaissance redécouvrirent les joyaux des littératures grecque et latine classiques, gardés dans les bibliothèques des monastères.
Mais oui, je le sais, je suis en train de te dire beaucoup de choses, beaucoup trop de choses. Alors que voudrais-tu que je t’explique ?

-Papa, tu m’as parlé de Dante ; il m’est déjà arrivé d’entendre parler de lui, mais qui était Dante et pourquoi est-il aussi important pour l’Italie?

[...]

- Mais alors, papa, si l’Italie est tout ce que tu me dis, pourquoi avons-nous dû quitter Naples, pourquoi me dis-tu souvent que la situation en Italie est difficile ?
Mon chéri, là aussi ce n’est pas facile de tout expliquer, mais je vais également essayer de te dire quelque chose. Déjà, tu sais et je te le confirme que l’Italie n’est pas partout pareille, que l’on dit qu’il y a plusieurs Italie, qu’il y a le Sud et le Nord, qui sont très différents entre eux. Il y a des savants qui trouvent que l’un des grands problèmes de l’Italie c’est la faiblesse de son État. Et cela est certainement vrai, il suffit de considérer le pouvoir que des organisations criminelles bien connues, les nombreuses mafias du Sud ont progressivement acquis dans tout le pays. Mais, à côté de cela, qu’est-ce qu’il s’y est passé ?
Tout récemment, nous avons vu grandir un parti politique qui, au lieu de poser la question de l’éradication définitive du braquage perpétré par les mafiosi au grand dam des acteurs économiques, a bien pensé construire sa propre fortune politique en levant les Italiens les uns contre les autres et tous contre les immigrés venus chercher fortune. Il y a eu et il y a encore de tels ministres de la République italienne qui voudraient détruire la République italienne.

Mais qui sont ces gens-là ? C’est peut-être à cause d’eux que parfois tu me dis que tu as honte d’acheter le journal italien au vendeur du kiosque de la rue ?
«Non ragioniam di lor, ma guarda e passa»4, dirait le poète. Il semble qu’enfin la marée de l’histoire s’enferme sur eux et nous en parlerons certainement quand tu seras un peu plus âgé.
J’insiste plutôt sur le fait que si les Italiens sont un peuple, car ils partagent désormais la même langue et ont beaucoup de choses en commun, ils ne sont malheureusement pas encore une nation accomplie, ainsi que le craignaient les grands politiciens qui ont réalisé l’unité étatique au XIXe siècle.
Car, tout juste comme toi, les Italiens ne savent pas encore toutes les choses importantes qui les unissent et qui doivent les unir.
De plus, cette histoire de splendeur économique et d’exploits culturels, toujours menacés d’une décadence désastreuse, causée surtout par les divisions internes et par un manque de conscience historique devraient peut-être aussi inquiéter tous les peuples et les responsables politiques de notre Europe d’aujourd’hui, qui reste la seule maison possible pour l’avenir heureux de l’Italie et de nous tous, dans le respect de tous les peuples et dans la paix dans le monde.

- Merci, papa, de m’avoir dit tout cela.
Merci à toi, mon fils, d’avoir eu la patience de m’écouter. Maintenant, rappelle-toi ce que je t’ai dit.
En grandissant, essaye de connaître et de comprendre un peu mieux ce que j’ai cherché à te communiquer aujourd’hui. Sache que toute vie et toute action, quels que soient l’endroit et le domaine où elles s’exercent, sont toujours très importantes, beaucoup plus que ce qu’on arrive à penser.
Maintenant, va, grandis, parcours les routes du monde, tu sais un peu plus qui tu es vraiment, et tu pourras répondre à qui te demandera : «Chi fuor li maggior tui ?5». Rappelle-toi que «Fatti non foste a viver come bruti,/ ma per seguir virtute e canoscenza»6. Rappelle-toi de tout cela, même quand la route de ta vie te semblera difficile à parcourir, longue, obscure et tortueuse. Aie confiance ; surtout si les méchants fauves dont je t’ai parlé se rapprochent pour nous menacer à nouveau.

Novembre 2011

4 Dante, Divina commedia, Inferno, III, 51 : “Ne discourons point d’eux, mais regarde et passe”.
5 Ibid., Inferno, X, 42 : “Qui furent tes ancêtres ?”
6 Ibid., Inferno, XXVI, 119-120 : “Point n’avez été faits pour vivre comme des brutes, mais pour rechercher la vertu et la connaissance”.

giovedì 15 marzo 2012, di Giacomo Losito