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La comédie italienne d’Attilio Maggiulli

Le jour de Noël Attilio Maggiulli s’est lancé avec sa voiture contre les grilles de l’Elysée, auparavant il avait brûlé un arlequin, toujours devant l’Elysée, cible de sa colère. Il n’a pas pété les câbles, il est un génie (un peu fou, certes) qui a consacré 40 ans de sa vie à faire vivre la Comédie italienne, le théâtre et le genre. Qu’il en soit à risquer la prison ou des amendes qui le ruineraient définitivement, montre la folie d’un système qui ne soutien pas les artistes et la culture, surtout pas la sienne!
Nous publions une longue interviews que Gianni Corvi, ami et confrère directeur de théâtre, avait réalisé en 2008.

La rue de la Gaité, à Paris, porte le surnom de «rue des théâtres». On peut compter sept salles sur les trois cent mètres de longueur de la rue entre les stations de métro Gaité et Edgar Quinet, en plein au cœur de Montparnasse. Tous les genres théâtraux y sont représentés mais nous italo-français avons l’œil immédiatement attiré par l’enseigne et les lumières du numéro 17 de la rue : «La Comédie italienne», le temple de la Comedia dell’Arte.
Ce petit écrin brille de tous ses feux rouge vert et or depuis 1980 et il est le seul théâtre italien de Paris en dur qui travaille selon le principe classique de la troupe italienne jusqu’au fond des coulisses même si les textes sont joués en français.
Sur la façade affrescata de personnages et de masques, outre les photos et affiches de la pièce en cours, Les Sortilèges de l’Amour, d’après des livrets de Carlo Goldoni et Carlo Gozzi adaptés et mis en scène par Attilio Maggiulli, s’étalent les chroniques et les critiques dithyrambiques des journaux qui ne tarissent pas d’éloges sur la pièce. Selon les coupures des mensuels et des quotidiens, exposées, tout est merveilleux, le travail des comédiens, la virtuosité du metteur en scène, les décors, les costumes...
Je suis allé à la rencontre d’Attilio Maggiulli, metteur en scène, et d’Hélène Lestrade, comédienne de la troupe, co-fondateurs il y a 25 ans de ce miracle à l’italienne parisien.
Pour faire vivre un théâtre à l’italienne dans un lieu permanent à Paris il faut avoir été piqué par un virus. Le pire c’est qu’à les écouter parler de leur travail, Attilio Maggiulli et Hélène Lestrade deviennent contagieux. Attention il n’y a pas d’antidote. Vous allez les voir une fois, vous y reviendrez. Toute la presse quotidienne, hebdomadaire ou mensuelle est depuis 25 ans unanime sur les cinquante créations qui s’y sont succédé. Ce qui se passe au 17 de la rue de la Gaité est un vrai travail d’orfèvre, du grand art scénique à l’italienne. Des spectacles ciselés qui font se tordre de rire un public «accro».
Ce jour là, Attilio Maggiulli était dans tous ses états. Durant les vacances du mois d’août, alors que la troupe était en tournée, une inondation a abîmé les superbes peintures murales et le plafond de la salle. Les décors, la moquette rouge, imbibés d’eau, sont à refaire. Un vrai désastre alors que le théâtre doit rouvrir ses portes début septembre pour la reprise des Sortilèges de l’Amour.
Toute la troupe était aux abois. Manches retroussées, les comédiens nettoyaient, asséchaient et réparaient les dégâts de l’inondation. Pas le temps d’attendre les résultats de l’expertise et l’assurance, l’objectif étant d’être prêt pour l’ouverture, bon nombre de places ayant déjà été réservées dans les agences de spectacles (Fnac).
Venir discuter avec Attilio Maggiulli et Hélène Lestrade du Théâtre Italien en France ce jour-là n’était certainement pas le choix le plus opportun.

G.C. : J’imagine que vous ne pouvez pas me consacrer un moment pour Focus ?
Attilio : Au point où j’en suis, autant aller prendre un café et discuter un peu. Le Théâtre c’est aussi cela avec les problèmes du quotidien. Celui qui nous arrive aujourd’hui n’est pas le pire de notre carrière. On va tous s’y mettre et nous serons prêts pour la première le 16 septembre. Tu sais, il y a quelques siècles, une troupe itinérante de comédiens bien qu’exténuée après un long voyage parfois même sous la pluie et le ventre creux faute d’argent, devait monter les tréteaux, les planches, les toiles et finalement faire des cabrioles pour attirer un public de badauds. Bien qu’à «la Comédie Italienne» nous travaillons avec cet esprit de troupe, nous n’en sommes heureusement pas là et ce genre d’accident fait partie de la vie.

G.C. : Pourquoi avoir fait le choix de jouer principalement des pièces du XVIIe et XVIIIe siècle ?
Hélène : Depuis 30 ans que nous existons et 25 ans rue de la Gaîté, notre répertoire a été très varié. Nous avons interprété beaucoup d’auteurs tels Machiavel, Malaparte, Dario Fo, Marivaux, Pasolini y compris des pièces écrites par Attilio, mais il est vrai que nous sommes régulièrement revenus à ce répertoire car il nous offre d’énormes possibilités de jeu et de création scénique qu’adore le public et que nous aimons aussi beaucoup.
Attilio : Le théatre à l’italienne, le travail de l’expression du corps et du masque, c’est ma formation. J’ai fait mes classes chez Lecoq et au Piccolo de Milan avec Giorgio Strehler et une longue période comme assistant de Jean Paul Roussillon à la Comédie Française. ça laisse une empreinte indélébile. C’est grâce, ou à cause d’eux que «la Comédie Italienne» existe. Il est logique que nous perpétuions ce type de théâtre.
Hélène : Nous sommes dans la tradition italo-française. Nous avons en quelque sorte pris la succession des comédiens italiens présents à Paris depuis Louis XIII dans les années 1600. Lorsque j’ai rencontré Attilio il avait en tête - poussé, il faut avouer, par Giorgio Strehler - l’idée d’un théâtre qui ferait revivre ce genre de spectacle très physique. En 1982, c’était un genre qui se perdait et qui pourtant est à la base de tout le théâtre italo-français jusqu’au cinéma burlesque. Moi qui avais une formation de chanteuse, de comédienne et qui adorait la danse, cette technique de jeu me sortait de l’académisme scolastique. Dans le style d’interprétation que demande la comédie à l’italienne des siècles XVIIe et XVIIIe, je pouvais parfaitement m’exprimer. J’ai pris tout le paquet cadeau y compris metteur en scène.
Attilio : Personne n’est là pour témoigner comment jouaient les comédiens italiens de cette époque. Les textes disent qu’ils dérangeaient et amusaient beaucoup à la fois. A la fois amuseurs du peuple et des princes. Cet esprit me convenait parfaitement. Il s’est agi d’inventer, de moderniser un texte ou un canevas en conservant l’esprit à l’italienne.

GC : Comment expliquez-vous que le public français marche dans cet humour et ces trames thématiques classiques ?
Attilio : L’être humain change très peu ou pas dans le temps, si bien que les thèmes restent très actuels et les spectateurs s’y retrouvent. L’espace temps fait qu’ils perdent leur pudeur et acceptent d’en rire. D’une part les aventures et anecdotes qui se développent dans les canevas touchent le public car ils les ressentent et les associent à ce qui se passe dans l’actualité, d’autre part ils peuvent en rire librement car ce n’est pas réel puisque nous sommes, comme dans Les Sortilèges de l’Amour au XVIIIe.
Hélène : Il y a les spectateurs de La Comédie Italienne qui nous suivent depuis 25-30ans et qui restent très fidèles à nos spectacles. Pour certains d’entre eux, ils emmènent leurs fils, voire maintenant leurs petits-fils, découvrir ce style de travail. Les spectateurs habitués du café-théâtre, nous découvrent et s’enthousiasment de la qualité des textes classiques, du jeu des comédiens, des costumes et des décors. Ils sont eux-mêmes surpris de rire sur des classiques.
Attilio : Il se dit qu’à la Comédie italienne nous faisons un spectacle riche. Si le public savait les tours de passe-passe en coulisses. C’est un théâtre d’artifices, du vrai théâtre à l’italienne. Jean Cocteau disait : «Les français sont des italiens tristes» alors nous leur apportons un peu le rire et les clins d’œil de leurs origines culturelles.

G.C. Pour les Italiens de Paris, vous êtes une institution. Quelles relations avez-vous avec les «promoteurs officiels» de la culture italienne ?
Attilio : Nous sommes un théâtre privé mais nous n’avons jamais été contre la possibilité de percevoir des aides financières ou une quelconque forme de subvention en provenance des institutions culturelles italiennes, à condition bien sûr de conserver notre liberté de mouvement. En fait nous nous sentons un peu ignorés d’eux. Alors que pour les italiens émigrés ou de passage et même pour les italo-américains tels Robert de Niro, ou encore Rudy Giuliani, l’ancien maire de New York, nous sommes considérés comme des ambassadeurs de la culture italienne en France. Nombre d’intellectuels italiens de passage à Paris viennent au théâtre après avoir entendu parler de nous dans la presse. Des troupes entières de comédiens européens font le déplacement pour s’imprégner de ce style et nous voler de façon sympathique des trucs de jeux, ceci avant d’interpréter sur scène un Molière ou un Marivaux.
Nous avons également une excellente relation d’échange avec l’institut Dante Alighieri de Paris qui nous amène ses élèves et pour qui nous allons expliquer les masques et les personnages de la comédie italienne. Alors qu’un directeur de l’institut culturel italien, dont je ne citerai pas le nom, n’a jamais mis les pieds chez nous durant les quatre années où il était en poste à Paris.  
Hélène : Nous ne pouvions tout de même pas déplacer les murs du théâtre jusqu’à la rue de Varenne, pour lui montrer ce que nous faisions. Nous avons l’impression que le travail que nous réalisons pour le développement de la culture italienne n’intéresse pas les officiels.

GC. : Vous n’êtes pas aidés du tout ?
Attilio : Si, la Ville de Paris et la Région Ile-de-France nous soutiennent un peu. Et n’oublions pas les spectateurs.

GC. : Y aurait-il la place pour un grand théâtre qui ne jouerait que des textes italiens ? Je pense à une salle type le Théâtre de l’Europe ex-Odéon.
Hélène : Pour le genre de théâtre que nous interprétons et qui est issu du théâtre de tréteaux, le contact avec le public est nécessaire. Nous jouons avec les gens de la salle comme le veut la tradition. C’est un travail de troupe, de contact et de complicité qui ne pourrait pas se faire dans une grande salle.
Attilio : Nous jouons une pièce durant un an parfois deux, et à chaque fois elle évolue. Nous lui laissons le temps de vivre. Des spectateurs viennent plusieurs fois et aiment découvrir cette évolution. C’est aussi cela le travail à l’italienne et notre relation avec le public. Dans une grande salle, en deux semaines le spectacle aurait épuisé tout le potentiel de spectateurs et n’aurait plus de raison d’exister. Nous ne sommes pas dans cet esprit-là. A «La Comédie italienne» la troupe vit avec la pièce durant une ou deux saisons, elle la fait évoluer, la réinvente en permanence même si la partition semble rigide. 

G.C. Pensez-vous que le public français, qui aime le cinéma italien moderne, la littérature italienne actuelle suivrait sur un théâtre italien contemporain ?
Attilio : En France, l’image de l’Italie c’est la comédie. C’est ce que les Français ont souvent étudié au lycée, à travers le théâtre du XVIIe et XVIIIe siècles.
Hélène : Le citoyen français populaire n’aime pas trop l’italien sérieux. Nous le voyons régulièrement dans les caricatures françaises qui nous représentent aussi bien dans les films que dans les émissions de télévision. De plus la politique culturelle italienne actuelle n’est pas pour arranger les choses. Il suffit de regarder les chaînes TV italiennes et ce qu’elles diffusent. Ces messages envoyés du pays vers l’étranger ne sont pas des plus flatteurs.
Attilio : Si nous voulons produire du théâtre italien dans le cadre du théâtre privé, nous sommes un peu cantonnés au XVIIe et XVIIIe siècles et bien sûr le XIXe pour l’Opéra, quoique pour ce dernier cela commence aussi bien avant vers le XVIIe avec Monteverdi et le Bel Canto. Après, on saute à Luigi Pirandello et à Eduardo de Filippo. Les années 68-70, avec les succès de Dario Fo et de Pier Paolo Pasolini, auraient pu nous faire espérer un regain d’intérêt du public français pour le théâtre italien moderne mais ce fut un peu comme un soufflé qui s’est vite aplati. Aujourd’hui nous n’avons plus de dramaturges italiens assez connus en France par le grand public pour qu’un petit théâtre privé tel que le nôtre puisse produire une pièce contemporaine.
Hélène : Seul un théâtre entièrement subventionné pourrait le faire. Cela voudrait dire un désir politique de la part du gouvernement italien, de sa politique culturelle et de sa diffusion. Nous, à «La Comédie Italienne», bien que nous soyons considérés par tous, sauf par les instances officielles, comme des représentants de la culture italienne, ne sommes que des artistes professionnels qui aimons cet univers burlesque et baroque. Nous sommes heureux de l’image que nous transmettons de l’Italie, mais n’avons pas les moyens d’être plus que cela. La culture italienne officielle, c’est le rôle de l’Etat.
Attilio : Il est difficile de parler de ce qui pourrait se faire. Nous aimons beaucoup notre travail et le genre que nous interprétons. Nous sommes pratiquement les seuls permanents à continuer sur cette route. Ce genre de théâtre, s’il meurt, provoquera un manque dans ce qu’est la culture italienne. Nous sommes assez inquiets sur l’avenir, d’ailleurs.

G.C. Comment voyez-vous votre futur ?
Attilio : C’est vaste le futur ! D’abord, continuer à nous amuser en donnant à notre public un travail de qualité. Peut-être, pour ma part, m’essayer au cinéma dans un style original et burlesque. J’ai réalisé cette année un moyen métrage un peu fou, «Mater Dolorosa», qui est en finition et dont je suis assez content du résultat. J’espère qu’une chaîne le diffusera et qu’il trouvera un public. En plus de ce travail de création, et celui de directeur de théâtre, je me suis imposé une mission personnelle qui est de faire connaître «la comédie à l’italienne» afin que cette culture reste vivante. Je me déplace beaucoup en France et à l’étranger : USA, Russie, Pologne... pour donner des cours ou diriger des master class dans les cours de théâtre mais aussi dans les écoles primaires, secondaires ou les universités, sur les masques et le travail des comédiens jouant à l’italienne. Je ne suis mandaté par personne pour cela, je le fais vraiment par amour de ce métier et de cet art et aussi parce que je me dois de transmettre aux autres ce que mes maîtres m’ont légué.
Hélène : Le futur, c’est de faire vivre «la Comédie italienne». J’assiste Attilio à la gestion du théâtre, c’est un énorme travail. Je donne aussi des cours de temps à autre. Mais étant donné que je joue tous les jours à «la Comédie Italienne» dans des personnages qui demandent un énorme effort physique et de concentration pour qu’ils vivent efficacement sur scène, je suis astreinte à un entrainement permanent de chant, de danse, de gymnastique qui ne laisse pas beaucoup de temps pour autre chose.

G.C. Parlez-moi de la pièce actuelle, Les Sortilèges de l’Amour
Attilio : C’est d’après Le Talisman Magique de Carlo Goldoni et Le Roi Cerf de Carlo Gozzi, deux auteurs vénitiens du XVIIIe qui se détestaient et que j’ai rassemblés dans une adaptation. J’ai trouvé drôle de les fusionner dans une même pièce que j’ai appelé, Les Sortilèges de l’Amour. Le public s’amuse beaucoup, donc tout va bien. C’est la Comedia dell’Arte.
Hélène : C’est une féerie baroque très rythmée et très physique, qui nous conduit dans un univers en phase avec le merveilleux et l’humour. La pièce permet à toute la troupe de se donner pleinement et de jouer très complice. C’est un vrai bonheur que d’entendre tous les soirs la salle rire.

Nous nous sommes quittés alors que les comédiens abandonnaient les travaux de restauration pour se remettre aux répétitions. J’ai vu plusieurs fois Les Sortilèges de l’Amour depuis sa création en mai dernier. Je vous confirme tout le plaisir que l’on en tire durant deux heures. Je ne peux que vous conseiller d’y courir, vous passerez un vrai bon moment.

Gianni Corvi
Auteur et metteur en scène

venerdì 27 dicembre 2013, di Gianni Corvi