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Le chant des images

Un film de Morena Campani

« On ne peut comprendre comme le ciel peut devenir blanc si l’on n’est pas né ici ». « Ici », c’est Ravenne, au sud du delta du Pô, zone d’industriels peu scrupuleux, ville historique cernée par une plaine verdâtre et humide, souvent enveloppée dans une brume laiteuse. Un paysage brut où l’industrialisation insouciante des années cinquante a créé un décor saugrenu, quasi fantastique. Dans ces champs et au bord des canaux, des fours-dragons crachent leur feu au milieu de tubes colorés et de cheminées en forme de donjons modernes, de monstrueuses usines sont posées au milieu des champs comme des vaisseaux extraterrestres. Toute une poésie de l’ère industrielle qui inspira le “Désert rouge” de Michelangelo Antonioni, tourné en Romagne entre l’automne 1963 et l’hiver 1964. Une région que la documentariste Morena Campani connaît bien, puisqu’elle y a grandi et qu’elle y avait organisé en 1998 - avec Antonioni et Nanni Moretti - un comité de soutien pour sauver de la destruction la centrale hydroélectrique du “Désert rouge”. Comme si la beauté du film devait survivre dans la réalité, comme le témoignage d’une victoire de l’art sur la médiocrité et l’ignorance.
Morena fait partie de ces personnes que l’on ne peut que tutoyer et appeler par leur prénom, sans pour autant qu’elles suscitent moins de respect ou d’admiration. Venue du monde de l’architecture, elle n’appartient en fait qu’à sa planète, alimentée par des liens privilégiés avec diverses personnalités intellectuelles (Dario Fo, Tonino Guerra, parmi bien d’autres) et par diverses expériences artistiques (courts-métrages, photo, théâtre, etc.). Autodidacte, son rapport au cinéma est déterminé par l’importance accordée à la pureté et à l’honnêteté du regard, en particulier lorsqu’elle scrute avec sensibilité et profondeur celui des autres, si bien qu’ils ne peuvent que révéler une partie de leur âme. Avec son accent musical et son large sourire, elle semble parler italien même lorsqu’elle s’adresse à nous en français. Qu’une personnalité aussi forte et anti académique tire son épingle du jeu dans le système archi-calibré des productions télévisuelles n’est pas anodin. Sans quoi on n’aurait pas affublé à l’électron libre Morena une coréalisatrice en guise de sentinelle, Caroline Agrati, pour recadrer (au propre comme au figuré) ses dispersions et ses digressions. Peine perdue puisqu’à l’inverse d’une Italie stéréotypée et ensoleillée, Morena impose la récurrence d’un ciel blanc, pied-de-nez à l’ère du numérique et des images hyper-détaillées, hommage indirect au geste audacieux d’un Antonioni qui fit repeindre les paysages de son “Désert rouge” en gris, feuilles et fruits des arbres compris.
Morena prend à son compte l’univers d’Antonioni pour le fondre dans le sien. Tout part d’un journal de tournage, celui de Flavio Nicolini, assistant-réalisateur pour le “Désert rouge”, qui sert de matrice pour un journal intime de “Tutto bianco”, sorte de collage où s’enlacent le parcours de Morena et les films du maestro de Ferrare. La voix suave de Fanny Ardant interprète - également en italien ! - le commentaire poétique de Nicolini, elle nous caresse et s’emporte, à la manière des arpèges doux et enjoués de Philippe Eidel qui compose pour l’occasion une musique faisant corps avec le documentaire. “Tutto bianco” est à l’image de la spontanéité et de la chaleur de sa réalisatrice. Morena voit la vie en blanc, c’est-à-dire avec une simplicité d’approche et un optimisme lucide envers l’humain. Comme elle, ses images chantent la joie et la nostalgie : on chante du Nord au Sud de l’Italie. Tout est prétexte à donner de la voix. Monica Vitti et Lea Massari chantent. Fanny Ardant fredonne… Même le signal du phare, dans le Désert rouge, semble émettre une complainte lointaine…
Dans l’aridité et la cacophonie du présent, Tutto bianco ambitionne de retrouver les mélodies des espaces filmiques d’Antonioni. On remarquera avec bonheur que certains fantômes, comme celui d’Anna (L’Avventura, 1961), semblent encore hanter les lieux de tournage. Sans avoir la prétention du documentaire historique, Morena tient aussi à une lecture plus analytique de l’œuvre antonionienne qui ponctue le voyage en Italie et est confiée à des universitaires de renom. Sans doute est-ce cette harmonie entre la poésie inachevée et le regard rigoureux et amoureux pour les films (et ceux qui les font) qui convainquirent les jurys des Étoiles de la Scam de récompenser Morena. Auréolée de ce prix qui valorise les premières diffusions d’œuvres audiovisuelles, elle présentera son film au Forum des Images le 5 novembre 2016. Une rencontre qui sera forcément marquante et singulière.

samedi 29 octobre 2016, par Julien Lingelser