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Le cinéma italien selon Jean Gili

Auteur de nombreux ouvrages de référence dont le récent Le cinéma italien publié chez La Martinière, créateur et directeur artistique du Festival du cinéma italien d’Annecy, critique, notamment pour Positif, Jean Gili nous offre un état des lieux de la cinématographie transalpine.

Jean GiliLe cinéma en Italie : un bilan en demi-teinte
Le cinéma italien est dans une situation difficile : trouver des financements devient plus compliqué. Mais il y a un certain nombre de cinéastes qui arrivent contre vents et marées à réaliser des films de qualité. Au Festival d’Annecy, nous avons plus de facilité depuis quelques années à monter le programme. Dans les années 90, il nous est arrivé de montrer des films qui n’étaient pas des œuvres abouties. Aujourd’hui, sélectionner une dizaine de films de qualité parmi 30 ou 40 premiers ou deuxièmes films, ce n’est vraiment pas un problème.
La place du cinéma italien est aussi est en train de remonter la pente à l’international. Depuis février 2012, avec "Cesare deve morire" des frères Taviani primé à Berlin, "Reality", primé à Cannes, le film de Bellocchio, qui n’a pas été primé mais qui est vraiment un grand film… je tirerais un bilan en demi-teinte : malgré les difficultés qu’il rencontre, le cinéma italien reste avec le cinéma français le plus puissant quantitativement et le plus riche qualitativement.

Sa place à l’internationale : une question d’image
L’image du cinéma italien est très bonne : on n’a jamais vu en France autant de festivals, de rencontres, de journées, de semaines… consacrés au cinéma italien : Annecy et Villerupt, Ajaccio, Bastia, Toulouse, Marseille, Nantes, Voiron, Grenoble ! La manifestation a un avantage, elle communique, alors que quand le film sort en salle au milieu d’un tas d’autres films il peut passer un peu inosservato.

Un héritage pesant
Les cinéastes italiens ont sur eux un héritage pesant : le cinéma engagé, c’est Rosi et Petri, la comédie, Monicelli, Risi, Comencini, le cinéma un peu populaire, un peu trash, Pasolini, l’imaginaire visuel, c’est Fellini… C’est pesant dans le sens où la comparaison arrive facilement et que généralement elle est en défaveur des cinéastes contemporains, une idée qui parfois mérite d’être vérifiée parce que ce n’est pas toujours aussi net que ça.
En fait, les Français aiment les valeurs sûres. Mais le cinéma italien ne peut pas être indéfiniment la reproduction du cinéma du passé. Il ne peut y avoir deux Fellini ou deux Pasolini…

Continuité et patrimoine
Le cinéma italien peut se prévaloir d’un patrimoine extraordinaire que peu de cinématographies sont capables d’aligner. Il y a les têtes de file, mais aussi les autres. Si on regarde le néoréalisme, certes, il y a De Sica, Rossellini, Visconti mais aussi De Sanctis, Lattuada, Zampa, Castellani… Quand on va du côté de la comédie, on s’aperçoit que Nanni Loy n’est pas mal non plus, Pietrangeli c’est très bien, une comédie très amère, donc il n’y a pas seulement Risi et Comencini. Il y a Scola qui arrive un peu plus tard avec ses comédies dramatiques. Je pense qu’on est devant une cinématographie considérable et que la situation actuelle est loin d’être indigne de ce passé prestigieux. Simplement, c’est un cinéma qui doit être soutenu – et c’est le rôle des festivals.

Les acteurs, vecteurs de la communication
Les films italiens sont arrivés portés par Gianmaria Volonté, Mastroianni, Gassman, par Tognazzi, Sordi, Ornella Muti, Monica Vitti, sans parler de Sophia Loren et Gina Lollobrigida : les acteurs sont des vecteurs de communication. Aujourd’hui, quel est l’acteur italien qui ferait venir les spectateurs français dans les salles? Aucun, car la nouvelle génération d’acteurs italiens est très mal connue en France. Il y a pourtant un véritable vivier, ce sont souvent des acteurs qui travaillent aussi au théâtre, avec beaucoup d’expérience.

Le cinéma-témoignage : la force du cinéma italien
"Piazza Fontana", c’est un film que je l’aime beaucoup. Il montre à partir d’un fait précis – l’attentat à la Banque de l’Agriculture – quelles étaient les forces politiques et sociales qui traversaient l’Italie de cette fin des années 60, quelles étaient les idées subversives de la droite… Pour l’Italie, ça a été une période cruciale. Certains films en ont parlé mais les cinéastes étaient tellement impliqués qu’ils se sont sentis un peu impuissants. Ils avaient l’impression de marcher sur des œufs.
Il y a aussi un très beau film, "Diaz", de Vicari, qui évoque les brutalités policières commises au lycée Armando Diaz à Gênes, au moment du G8, lorsque la police est entrée et a matraqué tout ce qui bougeait, pour la plupart des étudiants pacifistes… Une bavure gravissime. Diaz est une œuvre forte et presque à la limite du supportable. Et encore, le réalisateur affirme qu’il n’a pas montré certains épisodes d’une violence inouïe, la quasi-torture des étudiants : ils ont été battus, humiliés, les filles ont été obligées de se déshabiller… Des choses dont on a peine à s’imaginer qu’elles ont pu se produire dans un état de droit en 2001.
Le cinéma de témoignage est une constante du cinéma italien depuis le néoréalisme (mises à part les années 80-90). Sa force a toujours été dans sa capacité d’enquête et de représentation. Le cinéma, ce n’est pas du journalisme, c’est créer des œuvres d’art et ça suppose que l’on comprenne bien de quoi on parle. Même Bellocchio, dans les années 90, est moins présent à la société dans ses films… Depuis "La Balia", "L’Ora di Religione", "Buongiorno notte", il a retrouvé sa force, sa capacité d’analyse et de représentation. Olmi aussi, qui avait traversé des périodes un peu plus intimistes, a fait "Il mestiere delle armi", qui est une formidable représentation de la violence de la guerre ou "Cantando dietro i paraventi" qui est aussi une réflexion sur la violence à travers sa représentation.
Dans le registre de la comédie, Paolo Virzi a un vrai talent pour décrire avec des tons humoristiques des problèmes de société ; Ivano de Matteo, dans "Les Equilibristes" – l’histoire d’un mari séparé, qui se retrouve peu à peu dans la situation d’un SDF–, a une qualité d’observation étonnante.
Et puis, il y a, avec "L’uomo che verrà", l’évocation du massacre de Marzabotto. C’est un film admirable, qui réussit une vraie gageure avec la présence d’acteurs professionnels comme Maya Sansa et Alba Rohrwacher, d’acteurs de théâtre et de non-professionnels, et tout ça avec une très grande justesse de ton.

Le devenir du cinéma italien
Jean Gili, Le cinéma italien Editions La MartinièreDans les années 80-90, il y eu plus ou moins une crise de la création. Scola lui-même avait dit que le cinéma italien était devenu nombriliste. On a eu l’impression que les cinéastes se repliaient sur une sphère privée et que deux sur trois n’avaient pas les moyens artistiques de dépasser ce niveau… Le meilleur exemple, c’est Moretti, qui prouve aussi que quand on a du talent on peut l’exprimer tout en étant nombrilique.
Aujourd’hui, le cinéma italien regarde à nouveau vers l’extérieur, il s’enracine beaucoup plus dans les traditions régionales et ça, c’est l’apport du son direct. Pendant longtemps, le son était enregistré en studio, on essayait de limiter les expressions dialectales. Maintenant, le cinéma nous plonge en Sicile, en Sardaigne. Il y a cette richesse des régions, les Pouilles, la Basilicate (avec "Basilicata Coast to Coast", une comédie sur des musiciens qui traversent la région).
Il y a cette capacité à s’interroger sur les problèmes de société, ceux de la criminalité organisée (regardez Gomorra), de la politique de l’Italie… On a vu Il Divo, Il caimano, Habemus papam, qui montre d’ailleurs que Moretti sort un peu de ses interrogations privées. Moretti n’a jamais été aussi maître de ses moyens que dans ses derniers films. Il y a une génération di mezza età, comme Amelio aussi, un grand cinéaste dont on attend la sortie du Premier Homme, d’après Camus, bloqué en France pour des raisons juridiques ; les anciens qui continuent à tourner (Bellocchio, Bertolucci, Taviani) et puis il y a une nouvelle génération de cinéastes dont on voit les films tous les ans dans les festivals et qui sont remarquables.
Je serai optimiste parce qu’il ne manque pas grand-chose, peut-être un peu plus d’attention de la part de l’État, peut-être un peu plus d’attention de la part de son propre public – si on a un cinéma, il faut qu’on l’aide parce que si on reste devant la télé, que l’on ne va voir que des films américains ou le cinepanettoni de Noël, on ne fait pas grand-chose pour son cinéma.

martedì 26 marzo 2013, di Debora Nisti