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Musées : des sanctuaires aux vaches à lait ?

La question de la politique de gestion du patrimoine culturel est venue tout récemment s’ajouter au nombre des choses que la France et l’Italie semblent partager en ce moment.

Au musée comme chez le charcutier

À la décision du ministère français de la Culture de prêter un certain nombre d’œuvres du musée du Louvre aux Emirats Arabes Unis, fait pendant celle du Ministero dei Beni Culturali de créer le poste du Directeur général de la gestion des musées italiens (voir ci-contre). Avec un à-propos admirable, le nouveau D.G. nommé, M. Mario Resca, s’est empressé de déclarer que le patrimoine artistique italien est « un gisement de pétrole à coût zéro ».
Ce ne sont là que deux exemples très médiatisés d’une politique culturelle que l’on pourrait résumer en paraphrasant ce qui était le credo de Napoléon Ier en matière de guerre : le patrimoine culturel doit se donner lui-même ses moyens de subsistance.
Cela pourrait sembler une évidence, spécialement dans des pays comme l’Italie et la France, qui recèlent une partie si importante du patrimoine artistique et culturel, et qui ne possèdent pas, dans les caisses de plus en plus vides (M. Sarkozy dixit) de leurs Trésors Publics, les sommes faramineuses nécessaires à son entretien. En réalité, dans ce domaine moins que dans les autres, on ne peut pas se contenter d’approximations et de lapalissades pour construire une politique de gestion sensée et efficace.
Certes, entretenir les biens culturels a un coût de plus en plus important. D’un côté, parce que les normes et les protocoles de protection deviennent de plus en plus pointus, ce qui est une nécessité absolue face aux risques de plus en plus importants desquels les œuvres d’art doivent être préservées : sans rentrer trop dans les détails, il suffira de penser à ceux liés à la pollution atmosphérique.
D’un autre côté, la notion même de « bien » ou de « patrimoine » culturel n’a de cesse de s’élargir pour comprendre de nouveaux domaines, comme le patrimoine industriel (combien d’usines qui ferment sont transformées en musée ?) ou même (selon certains) la gastronomie. Il est indéniable que les finances publiques ne suffisent plus depuis longtemps à faire face aux besoins croissants dans ce domaine, du moins tant qu’on considérera inévitable et indiscutable une répartition de la dépense qui attribue, par exemple, 11 % à la défense et 1 % (grand maximum !) à la culture.
Il est vrai aussi que, depuis trop longtemps, la gestion du patrimoine, en France comme en Italie, était en grande partie entre les mains d’une sorte de caste (conservateurs ou sovrintendenti) enfermée dans la tour d’ivoire de sa culture et de plus en plus éloignée des besoins réels des institutions qui lui étaient confiées. Aujourd’hui, le directeur d’un établissement culturel doit être jugé moins pour sa connaissance d’une certaine branche de l’histoire de l’art que par ses compétences dans des domaines aussi variés que la gestion des ressources humaines, la communication, la gestion budgétaire ou les assurances.
Donc, pourquoi ne pas confier la direction des musées nationaux à un manager ? Pourquoi pas, en effet ? Au-delà de l’histoire personnelle de M. Resca, ce qui est dangereux est la manière de concevoir sa tâche que ce monsieur a exprimée et qui ne fait que traduire en termes un peu outranciers (berlusconiens, on pourrait dire) celle qui semble être devenue la pensée unique dans ce domaine.
Les responsables du Louvre ont décidé de faire voyager un peu partout, et pour des périodes de plus en plus longues, une certaine partie de leurs collections, en balayant les préoccupations légitimes concernant les risques que cela représente pour leur état de conservation par un discours populiste et à la limite du néo-colonialisme intellectuel sur la nécessité de faire circuler la culture. Mais de quelle culture il s’agit, personne ne nous le dit. Sans doute que les pays du Golfe n’ont pas une culture et un patrimoine à eux ?
M. Resca a proposé, entre autres, de louer le site de Pompéi pour le tournage de péplums cinématographiques. Du reste, combien de musées, le Louvre en premier, prêtent déjà leurs salles pour faire défiler des mannequins anorexiques ou pour accueillir les vins d’honneur des sénateurs-maires ? Sans parler des dégâts certains (il ne s’agit même plus de risques, à ce niveau) que cela entraîne pour les œuvres, qui pourra bien nous expliquer la portée culturelle de telles opérations ?
Y a-t-il vraiment un sens de créer en plein golfe persique un musée qui ne présentera pratiquement que des œuvres européennes complètement déracinées de leur contexte historique et culturel ? En gros, le même sens qu’avaient les musées de la colonisation ou, à rôles inversés, le fait que les plus grands musées d’égyptologie se trouvent à Paris, à Londres ou à Turin. D’autres opérations de ce type sont envisagées un peu partout et la grande mode est de prêter à n’importe qui (y compris aux casinos de Las Vegas !) les œuvres les plus connues, sous prétexte de les faire connaître. D’autres, en Italie, mais aussi en France, bien que plus timidement pour l’instant, arrivent à proposer de mettre en vente une partie des collections, qui ne feraient qu’encombrer des réserves qu’il coûte de plus en plus cher d’entretenir. De telles propositions démontrent une ignorance complète du fonctionnement d’un musée, mais cela ne paraît grave à personne : à quoi bon être compétent, quand on est rentable ?
Mais cette grande antienne de la rentabilité, comme celle de la soi-disant diffusion de la culture et du patrimoine par le moyen d’une sorte de grande tournée mondiale de l’art qui, comme un cirque, irait de pays en pays pour montrer aux yeux émerveillés des “sauvages“ les merveilles de nos musées, n’est qu’une fausse bonne idée et une réelle catastrophe, y compris du point de vue économique.
Il est plus que probable que, grâce à la mondialisation, d’ici quelques lustres le patrimoine culturel soit l’un des rares, sinon le seul secteur économique à présenter un solde commercial actif dans des pays comme l’Italie ou la France, qui sont déjà désertés par la production industrielle et agricole (oui, ça va venir bientôt, même en France) et le seront très prochainement par les services.
Une politique intelligente devrait donc investir sur les biens culturels pour en garantir la conservation, au lieu d’opérer des coupes sombres (M. Berlusconi, tout en nommant son super manager des musées, a baissé le budget du ministère d’1 milliard d’euros). Une politique intelligente promouvrait nos richesses artistiques tout en expliquant aux Chinois ou aux Indiens que ces richesses ont un sens seulement dans leur contexte historique, culturel et social, sinon les futures générations finiront par penser que les canaux avec gondoles creusés autour d’un hôtel de Las Vegas ou les DVD où l’on voit des faux gladiateurs se battre dans le vrai Colisée (naturellement loué très cher !) valent les originaux. Et ne viendront plus dépenser leurs dollars, leurs yens ou leurs yuans dans nos beaux pays, qui en auront pourtant tellement besoin.

Voir aussi, du même auteur, "Resca : una scelta esemplare".


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