
Il pleut, il fait froid, novembre 2017. La situation n’a rien d’extraordinaire, c’est la Toussaint, plus précisément le lendemain de la Toussaint : le jour des morts. De plus, madame Météo de la télé, a affirmé sur les multiples chaînes infos qu’au regard des statistiques de ces dernières décennies tout est dans la norme. Si la télévision le dit c’est forcément vrai. La preuve.
C’est vrai, mais c’est désagréable. Pourquoi ai-je choisi ce jour là pour aller me promener au cimetière du Père Lachaise à Paris 20ème ? Bah ! Ma culture enfouie dans mon inconscient m’a poussé comme bon nombre de personnes vers un cimetière ce jour de début novembre. N’ayant plus de famille enterrée en France depuis que les dépouilles de mes parents furent, sur demande familiale, rapatriées en Italie, je suis poussé par une force invisible à visiter des morts anonymes ou encore célèbres puisque je le fais au cimetière monumental du Père Lachaise. Ce qui m’a conduit à ce rituel en fait, c’est qu’un jour de la fête des morts justement, il y a longtemps, alors qu’il existait encore un caveau familial en France, je rencontrai par hasard un vieil italien au cimetière du Kremlin-Bicêtre dans la banlieue parisienne. Ce compatriote, déposait sur chaque tombe qui semblait abandonnée une rose. Il m’expliqua que n’ayant plus personne des siens enterrés en France, il fleurissait ces sépultures pour honorer ses propres parents morts et ensevelis dans les Pouilles.
Je marche en regardant les pavés mouillés des allées, mon parapluie reposant sur l’épaule droite me protège du déluge mais du même coup me cache ce qui m’entoure. Perdu au milieu des sépultures, je finis par relever la tête pour voir le nom de l’allée : Avenue Carette et devant moi un obélisque surmonté d’un magnifique bronze du sculpteur Lebèque représentant le buste d’un homme, un brin altier, qui me faisait l’effet d’un déjà vu quelque part. Belle prestance, moustache à la Louis Napoléon Bonaparte, surplombant une inscription FAMILLE CORVI. Le choc. J’avais l’impression de voir un buste osmose : un mélange d’un portrait de mon grand père maternel Barsi avec le nom de ma famille paternelle Corvi. Incompréhensible. Il se trouve que je connais très bien l’histoire des deux branches de ma famille, l’une venue en France vers la moitié du 19eme siècle, l’autre début des années 50. Même si les deux branches arrivaient de deux provinces proches : Parma et Piacenza, l’une de la « bassa », la plaine du Pô, l’autre des montagnes Apennines, sur les frontières de la Ligurie et de la Toscane, elles ne se connaissaient pas et n’avaient aucuns liens entre-elles jusqu’au mariage des mes propres parents fin années quarante. Mieux encore, ma branche Corvi que je peux remonter sans problèmes jusqu’à la fin du 18eme siècle, n’avait aucuns liens avec la France avant 1953.
Je me trouve donc devant une tombe homonyme, avec un buste qui serait un mélange de mes deux racines familiales. En soulevant le parapluie pour lire la stèle, je reçois sur la tête un déluge du ciel et un rideau de pluie devant les yeux. A moitié effacés par le temps, je déchiffre, gravés sur le ciment, les noms de Jacques Corvi 1814-1890 et Ferdinand Corvi 1852-1926 et de leurs épouses respectives, Marie Siepel et Antoinette Brandt. Qui étaient Jacques et Ferdinand Corvi au regard de ma famille? Il est vrai que le patronyme Corvi est pas mal divulgué du Nord au Sud de l’Italie. Toutefois sa présence en ces lieux alors que je tombe dessus par hasard un jour de la fête des morts, j’ai beau ne pas croire aux signes, la chose me titille l’esprit. J’immortalise les lieux et le monument dans la mémoire photo de mon Smartphone et me dirigeant vers le centre des archives du cimetière, je constate que ces Corvi sont voisins de tombe d’Oscar Wilde, ils ont certainement des choses à se raconter. Le bureau des archives est fermé au public pour cause de jours fériés. Pour aujourd’hui je suis dans l’impasse.
Je passe de la colline de Ménilmontant à celle de Montparnasse et à peine rentré chez moi, je tape Jacques et Ferdinand Corvi sur Google. Surprise… La première image est le tableau de Georges Seurat, propriété du Metropolitan Museum of Art de New York et qui s’intitule « Parade du cirque Corvi ». Puis, sur près de deux mille pages du web, j’apprends que le père Jacques et le fils Ferdinand Corvi furent entre les années 1840 et 1917 avec leur cirque forain « Le théâtre cirque miniature Corvi », non seulement la coqueluche du tout Paris populaire mais aussi du Paris intellectuel. Leur spectacle était demandé dans toutes les grandes villes de France et jusqu’à Saint-Pétersbourg. Des photos, cartes postales, affiches du cirque Corvi s’arrachent aujourd’hui à prix élevés à Drouot par les collectionneurs, par ailleurs le musée Carnavalet de Paris conserve quelques unes de ces reliques signées par les grands peintres et affichistes de l’époque.
Toutes ces informations attisaient ma curiosité et miraculeusement des pistes s’ouvrent à mes investigations. D’abord aux archives du Père Lachaise il m’est dit que Ferdinand Corvi est décédé en 1926 et qu’il s’agit d’une concession à perpétuité achetée par Ferdinand lui-même au décès de son père Jacques en 1890. Jusqu’à aujourd’hui aucun ayant-droit n’aurait revendiqué la succession depuis le décès de Ferdinand. Naviguant sur les labyrinthes de la toile informatique, je découvre qu’une conférence s’est tenue en 2015 à la Mairie du XXème arrondissement sur le cirque Corvi. Et là j’apprends de la conférencière même, madame Christiane Demeulenaere-Douyère, que Giacomo-Jacques est né à Albareto actuellement province de Parme. Albareto, petite commune des montagnes de Parme, n’est qu’à une soixantaine de kilomètres de ma ville natale Lusurasco di Alseno, se situant elle sur la province de Piacenza, dans la plaine de Pô. Personne, parmi les anciens encore vivants de ma proche famille ne connaît cette branche de « cousins » montagnards du Val Taro, limitrophe de la Ligurie et de la Toscane près de Pontremoli. Je découvre également que jusqu’en 1815 ces communes étaient des départements français annexés à la France par Napoléon 1er.
Dès que j’eus un moment, ce n’est pas sans une réelle émotion que je me suis rendu à Albareto, plus précisément aux archives de la Mairie et aussi à celles de la paroisse située au hameau voisin Pieve di Campi, où se trouvaient encore conservés certains documents officiels de naissances, mariages, baptêmes, décès, des habitants depuis le XIXeme siècle.
Giacomo Corvi naît donc en 1814 à Pieve di Campi. Les archives officielles parisiennes retrouvent Giacomo Corvi pas encore devenu Jacques, vers 1840, comme tenant cirque forain sur tréteaux, au « Jardin Turc ».Ce « Jardin Turc » était un lieu situé vers la place du Temple, entouré de cafés, de théâtres et de spectacles de rues où aimaient se promener en famille les badauds parisiens. Un tableau de 1840 du peintre Louis-Léopold Boilly et des gravures exposées au Musée Carnavalet de Paris montrent ces saltimbanques, dresseurs de singes et de petits animaux, mis en scène sur le trottoir par Giacomo Corvi et autres italiens. Ces saltimbanques de talent, gagnaient leur vie en faisant la manche. Quelques années plus tard, fort de son succès, Giacomo fonde le « Cirque théâtre Miniature Corvi », une baraque foraine de trente mètres d’ouverture qui tourne sur toutes les grandes fêtes foraines de Paris : Foire aux Pains d’Epices, Foire des Tuilleries, et sa banlieue : Saint-Cloud,Neuilly, mais aussi dans les villes de province telles Rouen et Orléans, comme en témoignent de nombreuses cartes postales d’époque.
J’imagine Giacomo, alors encore jeune homme, à la fois fort et famélique, voulant s’en sortir, la tête pleine de rêves et d’espoir, obligé de quitter les belles montagnes de Val Taro, et de Val Nure, fuyant le misérable lopin de terre familiale qui ne permettait pas de nourrir tout la famille. Les habitants de ces régions, femmes et hommes dignes et fiers de leurs origines étrusques, complétaient leurs maigres ressources de petits agriculteurs en se transformant durant les mois d’hiver en bûcherons, cimentiers, ou charbonniers, furent finalement obligés d’émigrer, souvent à pieds, vers les pays du Nord de l’Europe et jusqu’en Suède, dont ils ne connaissent rien, ni la langue ni la culture.
Giacomo lui, décide autour de 1835 de devenir «orsaiolo » et de partir vers la France, du moins je l’imagine. Comment et où a-t-il appris à dresser les animaux et les singes pour en faire un art au point d’avoir le succès qu’il connut plus tard ? Je n’ai découvert traces documentées de cet apprentissage. Je ne peux qu’imaginer. Albareto est située sur cette voie commerciale ancestrale romaine et étrusque qui naît au port de Gênes, qui se faufile vers le passo della Cisa, Pontremoli, Berceto, pour plonger ensuite en directions des riches villes de la plaine du Pô, de l’Emilie, de la Lombardie et même de Venise l’autre grand port. Des vendeurs itinérants l’empruntent régulièrement transportant sur leur dos ou à dos de mulets, graines, tissus et animaux exotiques de toutes sortes. C’est sur ces trajets qu’ils ont, peut-être, croisé Giacomo Corvi à Albareto. Sont-ce à ces marchands et aventuriers de cette fin du 19ème siècle que Giacomo acheta son premier singe qu’il dressa ? Cela lui permit-il, s’accompagnant d’un orgue de barbarie, de gagner sa vie tout au long du trajet entre Albareto et Paris ? Nul ne le sait. Cependant j’aime l’imaginer car c’est aussi l’histoire de mon arrière-grand-père maternel Giovanni Barsi, émigré à la même époque, de la zone de Gropallo à quelques monts et vallées d’Albareto, qui s’associe ainsi à d’autres noms tel Cavanna, Bozuffi, dont on voit encore aujourd’hui les enseignes sur les camionnettes d’entreprises parisiennes de bâtiments, de chauffagistes, de restaurants et livres et affiches de cinéma.
Le succès du « Cirque Théâtre miniature Corvi » va grandissant. Le tout Paris en parle. La France passe de Louis Philippe à Napoléon III. Nous sommes en 1851.
La famille Giacomo Corvi s’agrandit, se sépare, se reforme et finalement en 1853 est enregistré à la mairie de la commune de Passy, pas encore Paris 16ème, la naissance de Ferdinand Corvi, fils de Giacomo devenu Jacques Corvi et de Marie Siepel costumière.
En 1869, Jacques cède son « Théâtre-Cirque » à son fils Ferdinand qui n’avait alors que 16 ans mais nourrissait une véritable passion pour le métier. Jacques resta un certain temps avec son fils et reprit même du service lorsque celui-ci s’engagea comme volontaire pendant la guerre franco-allemande de 1870. La paix revenue, Ferdinand médaillé militaire, reprit les rênes de la troupe.
Le Théâtre cirque Corvi se produisait alors sur les plus grandes fêtes foraines de France et Navarre, mais aussi à l’étranger. Y compris devant les souverains d’Europe. Notamment au Grand Cirque Impérial de Saint-Pétersbourg où, en 1875, il joua devant la famille impériale. Grand et beau succès certes, mais à son retour de Russie, un incendie se propageant dans les wagons où ils voyageaient, lui fit perdre tous ses animaux. Il lui fallut alors repartir à zéro. Ce qu’il fit avec courage et le soutien de son père, Jacques, qui vivait alors retiré des affaires dans sa maison de Belleville, rue des Prairies à Paris, où il décéda en 1890 à l’âge de 75 ans…
Avec une nouvelle troupe à l’affiche, Ferdinand Corvi reprit la route, salles « bourrées » et quotidiennes à l’appui. Son Théâtre cirque miniature connut un immense succès. En province comme à Paris où, présent à la fête de Montmartre, il avait l’habitude de s’installer sur un terrain vague situé à l’angle du boulevard de Clichy et de la rue des Martyrs.
En 1887, alors qu’il en est co-fondateur, il devint vice-président de l’Union Mutuelle des industriels et artistes forains, et aussi un des premiers fondateurs de journaux forains. Dans son journal bimensuel paraissant le 1er et le 15 de chaque mois une note permanente, placée en haut de l’article de tête, avertit les lecteurs que :« La chambre syndicale des voyageurs forains admet dans son sein tous ceux qui, pauvres ou riches, gagnent honorablement leur vie, en instruisant, en amusant le public ou en débitant des produits ». Tout en dirigeant son journal et militant par ses écrits il continue de tourner sur les champs de foire et les scènes d’Europe avec sa merveilleuse troupe d’animaux dressés jusqu’aux approches de la première guerre mondiale. Il présenta sa troupe animale sur différentes scènes parisiennes telles que les Folies Bergères, le Nouveau Cirque ou l’Eldorado, et fit le métier jusqu’à l’approche de la première guerre mondiale avant que son spectacle ne disparaisse en 1913.
Après une succession de déboires personnels, et d’infortunes diverses : incendie de son cirque, vente de ses animaux, Ferdinand Corvi décède oublié en 1926 dans une maison de retraite, d’Issy-les-Moulineaux, avec sur son acte de décès la mention : « célibataire sans profession ». Il est alors enterré dans son caveau du cimetière du Père Lachaise où repose déjà son père, sa mère et son épouse (!) dans la concession perpétuelle qu’il avait achetée en 1890.
Pour conclure, ce qui m’amusa et me surprit c’est d’apprendre le lieu du décès de Ferdinand. La maison de retraite d’Issy-les-Moulineaux n’est autre que l’actuel Hôpital Corentin Celton, ex-hôpital des Sœurs Saint-Sauveur, dans la chapelle duquel je mis en scène en 2006 ma première pièce de Théâtre sans rien connaître de l’histoire de cette branche Corvi. Autre surprise, alors qu’en 1885 naît le cinématographe des Frères Lumière, Ferdinand Corvi organise des projections de films dans son théâtre forain en complément de son spectacle de cirque. Moi-même, un siècle plus tard, en 1995, je réalise pour la Géode de Paris au musée de la Villette, le spectacle multimédia : « Lumière s’il vous plaît » pour l’anniversaire des 100 ans du cinéma. Tout ceci alors que je n’apprends par hasard l’existence de Giacomo et Ferdinand Corvi il y a à peine deux ans. Il y en a qui prétendent que le hasard n’existe pas.
![]() (Emilia Gatto, Consule Générale d’Italie à Paris) Ce projet ambitieux, porté par le Comites, l’Ambassade d’Italie et le Consulat Général d’Italie à Paris, inclut un guide de poche, un beau livre et une application pour le téléphone portable. Pour en savoir plus : consgenparis.esteri.it ou comitesparigi.fr
|